◉ Texte de Didier Arnaudet dans le journal JUNKPAGE 89-Mars 2022, pour l'exposition personnelle À 13 milliards d'années lumière au Centre d'art Chasse-Spleen, 2022.

MARIANNE VIEULÈS Photographies, installations, documents, objets, jeux vidéo et logiciels informatiques, la lauréate de la deuxième édition du prix Centre d’art Chasse-Spleen impose une démarche artistique développée avec énergie et maîtrise.

APRÈS LE BIG BANG

Marianne Vieulès nous convie à une exploration d’un espace inconnu, imprévisible et pourtant étrangement familier, qui découle de la science et de ses applications technologiques, de la fiction littéraire, cinématographique et de ses mécanismes d’extrapolation, de projection et d’extension. C’est un espace narratif tout autant qu’un espace de création dans lequel même le vide devient une présence. Cet espace, réceptacle d’astres distants, nous l’expérimentons à travers les connaissances accumulées par la conquête spatiale mais aussi dans les méandres de nos imaginaires peuplés de vaisseaux à vitesse supérieure à celle de la lumière et de planètes en révolution qui s’attirent, se repoussent et tournent sur elles-mêmes, abritant peut-être des civilisations extraterrestres. Mais pour atteindre ces astres lointains, encore faut-il traverser l’espace interstellaire dont les dimensions dépassent toute capacité d’appréhension par l’esprit humain. Marianne Vieulès puise dans ce réservoir où s’entremêlent la vérité romanesque et la fiction scientifique, le temps protéiforme, multidirectionnel et subjectif, les transgressions, les résurgences et les hantises, les figures spectrales, les possibles paradoxaux et les déchirures irréversibles. Son exposition intitulée « À 13 milliards d’années-lumière » nous propulse, après l’explosion d’un néant, au cœur de cette matière noire dans l’Univers qui n’était pas encore devenu transparent à la lumière, et nous entraîne dans cette fabuleuse histoire de la formation des galaxies, de leur dynamique et de leur évolution depuis le Big Bang. Elle se déploie comme un archipel de propositions poétiques, fictionnelles ou scientifiques qui s’ébranlent, s’incarnent et se transmuent en une substance singulière, formidablement vivante. Ainsi l’investigation d’un trou noir, l’odeur du popcorn, le lien entre les règles du baseball et l’apparition de signes extraterrestres, le décollage d’une couverture de survie, le portrait de Youri Gagarine sur un pain grillé, l’heure affichée dans les différentes planètes du système solaire, l’enseigne du cinéma Comète, la chute d’une météorite, la serre comme système de support de vie régénératif et la calamiteuse adaptation vidéoludique du film de Spielberg E.T. produisent une effervescence qui, tout en assumant son incongruité, captive par le jaillissement de sensations brutes et denses en abolissant toute frontière et en agissant activement sur le spectateur. Marianne Vieulès propose une démultiplication foisonnante des investigations sans pour autant céder à la dispersion ou à l’accumulation. Les miroirs qu’elle explore sont certes des miroirs brisés, offrant des réfractions obliques permettant à toutes les virtualités d’exister, mais sans jamais perdre la direction de la cible visée. À partir d’une position terrestre bien affirmée, elle sonde les profondeurs de l’origine, là où le réel est encore hors d’atteinte, là où tout part
et où tout revient, et, tout en glissant à la surface du présent, maintient sous pression un futur en chantier. Didier Arnaudet

◉ Texte de Jill Gasparina pour le catalogue de l'exposition personnelle À 13 milliards d'années lumière, au Centre d'arts Chasse-Spleen, 2022.

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« Youri Gagarine m’est apparu au petit déjeuner ». 

Cette déclaration de Marianne Vieulès fait référence à l’une de ses pièces Breakfast Youri (2017), petit dessin sur pain grillé reprenant la photo iconique du cosmonaute au moment de la fermeture de la capsule Vostok qui l’emmène pour la première fois dans l’espace en avril 1961. Cette pièce appartient à l’une des branches du travail de l’artiste, à savoir le « département spatial » (un terme qui évoque les fictions institutionnelles de l’artiste belge Marcel Broodthaers, qui au tournant des années 1970 travaille sur un vrai-faux Musée d’Art Moderne). C’est autour des œuvres de ce « département » que l’artiste a imaginé l’exposition À 13 milliards d'années-lumière. 

Nourries par le cinéma, la science-fiction, mais aussi par l’histoire des technologies, celles-ci ont pour caractéristique d’associer l’imaginaire du spatial à une dimension proprement terrestre, qui tient le plus souvent de la représentation de la vie quotidienne, non dénuée d’une certaine trivialité. My JPL, par exemple, est un laboratoire de performances où l’artiste « essaie de faire voler des choses », une version basse technologie du Jet Propulsion Laboratory, l’un des plus gros centres de recherche de la NASA basé en Californie, et spécialisé dans l’exploration robotisée du système solaire. Elle a, dans ce cadre, expédié des œufs au plat à près de 27 m d’altitude (!) , ou fait léviter une couverture de survie. L’exploration de Mars peut attendre. Autre exemple, Marianne Vieules a réalisé une serre qui renvoie aux recherches sur les systèmes de support-vie régénératifs menées dans le cadre de programmes de vol de longue distance, ainsi qu’à toute l’iconographie du cinéma de SF qui s’en inspire, de Silent Running (1972) à Sunshine (2007). Mais dans le même temps elle évoque, par son échelle, ses matériaux et sa dimension pauvre, cette activité toute terrestre que constitue le jardinage du dimanche. L’artiste revendique justement son appartenance au monde des amateurs, et explique avec humour avoir suivi, lors d’un échange universitaire à Concordia, au Canada, des cours d’ingénierie aérospatiale, « le seul moment un peu scientifique de toute [s]a vie. » « Je travaille sur l’impossibilité d’y aller », explique-t-elle encore, à propos de sa fascination pour l’imaginaire de l’espace. 

Ainsi, par-delà ce tropisme extraterrestre qu’on retrouve encore dans le poème génératif You are an astronaut, ou dans le jeu WAW !, inspiré du baseball autant que par les pratiques de communautés ovniphiles, ce qui ressort peut-être le plus de son travail, c’est la défense de cette faculté essentielle que constitue l’imagination. Le fond vert des galaxies nous le montre : imaginer suffit. Ce goût se traduit également dans ses recherches, marquées par le féminisme, sur l’histoire des femmes dans l’informatique (absentes de l’exposition) : il est aussi difficile aujourd’hui d’imaginer une société égalitaire que l’installation longue durée d’un groupe d’humains sur la surface de la Lune ou de Mars. 

On comprendra alors mieux cette laconique bio, affichée sur son site web : « Marianne Vieulès/lives and works on Earth ». En quelques mots, il s’agit de manifester la dimension cosmique de notre situation planétaire, un petit point bleu pâle insignifiant au milieu du grand tout, en rappelant fermement que cet ancrage terrestre nous définit totalement.

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“Yuri Gagarin appeared to me at breakfast”.
This statement by Marianne Vieulès refers to one of her works Breakfast Youri (2017), a small drawing on toasted bread using the iconic photo of the cosmonaut taken as the Vostok capsule was closing, before it headed into space for the first time in April 1961. This work belongs to one of the fields of the artist’s work, the “space department” - a term recalling the institutional fictions of Belgian artist Marcel Broodthaers when he worked on a true-false Museum of Modern Art in the 1970s. This “department” is the central theme around which the artist imagined the exhibition À 13 milliards d’années-lumière [13 billion lightyears away].
Fuelled by cinema, science-fiction and the history of technology, the artworks combine space imaginary with a strictly terrestrial aspect, connected to the representation of daily life, sometimes with a certain triviality. My JPL for example is a laboratory of performances where the artist “tries to make things fly”, a low-tech version of the Jet Propulsion Laboratory, one of the biggest NASA research centres in California specialised in the robotic exploration of the solar system. In this respect, the artist launched fried eggs to almost 27 m of altitude (!) and made space blankets levitate. The exploration of Mars can wait. Another example, Marianne Vieulès created a greenhouse referring to research on regenerative life-support systems carried out for long-distance flight programmes, as well as the iconography of sci-fi cinema that takes its inspiration from it, from Silent Running (1972) to Sunshine (2007). At the same time it brings to mind with its scale, its materials and its poor-quality aspect, this very terrestrial activity that is amateur gardening. The artist considers herself to be part of the world of amateurs, humourously explaining having taken classes on aerospace engineering during a university exchange at Concordia, Canada, “the only slightly scientific moment of her life”. “I work on the impossibility of going there”, she explains, when questioned about her fascination for space.
In this way, beyond the extraordinary tropism that can be found in the generative poem You are an astronaut or in the WAW ! game that takes its inspiration from baseball as well as from communities passionate about UFOs, what is the most expressive in her work is the defense of this essential faculty that is imagination. Le fond vert des galaxies [The green screen of galaxies] is proof enough: all we need is imagination. This tendency can also be found in her research marked by feminism and the history of women in computer science (absent from the exhibition): it is as difficult today to imagine an equalitarian society than a long-term installation of a group of human beings on the Moon or on Mars.
Her laconic biography on her website therefore makes sense: “Marianne Vieulès/lives and works on Earth”. In a few words, the cosmic aspect of our planetary situation comes to the fore, a small insignificant pale blue dot in the middle of a big everything, firmly reminding us of the terrestrial roots that define us.

◉ Texte de Audrey Teichmann pour le 63ème Salon de Montrouge, 2018.

Marianne Vieulès, « astronaute indépendante », livre, dans un récit à l’ironie cosmique, les étapes de son entraînement en vue d’une impossible conquête de l’espace. Les oeuvres produites selon ce principe d’autofiction poursuivent le pacte oxymorique commandant l’existence contingente d’un récit de soi et d’une fiction, d’une forme de mensonge, ou utopie, et d’une sorte de vérité, ou matérialité. Transposition au sol d’une aventure stellaire, l’installation You are an astronaut est ainsi lieu d’entraînement et de préfiguration, tout comme l’apparition du visage de Youri Gagarine sur un toast grillé ( Breakfast Youri, 2017) est la révélation d’une vocation à l’image du visage christique sur le voile de Véronique. Vocation, précisément, dont l’artiste démultiplie les champs de l’impossible réalisation, jusqu’à la mythologisation d’objets et discours « réagencés en une configuration esthétique qui aboutit à une refiguration du réel ». La rudimentaire Tin can ou Space Green House (2017) est alors une capsule-serre spatiale étudiant la possible survie de la biosphère au-delà de l’atmosphère terrestre. Un large tissu vert est L’espace sidéral digital ou Le fond vert des galaxies, base d’entraînement pour sortie extra-véhiculaire (2017), un paysage abyssal transposable de sol terrestre en sol terrestre avec l’espoir sarcastique d’un voyage qui n’aura pas lieu. En lien avec la conquête spatiale, dont l’artiste rappelle le rôle historique de contrôle et de cartographie, Marianne Vieulès traite de l’omniprésence des caméras de surveillance : Closed-circuit television (2015, en cours) médiatise ainsi au travers d’un compte Instagram des images issues de ces sources illimitées et masquées. Work work work se concentre sur les images de personnes au travail, que l’artiste sophistique au moyen d’un algorithme de « reconnaissance du travail ». L’ironie confine à l’absurdité, n’empêchant pas l’artiste de continuer à propulser des objets à défaut de s'envoler elle-même.

 « In her cosmically ironic narrative, Marianne Vieulès - a « freelance astronaut » opens up about the different stages of training for her impossible conquest of space. The works she creates based off of this autobiographical fiction principle are in line with the oxymoric pact operating under the contingent existence of both a narrative about the self and a fictionnal narative or, a lie, or utopia, and the truth or materiality. A transposition of her stellar adventure to firm ground, her program You are an astronaut is the training and prefiguration site. This is also the case in Breakfast Youri, where the appearence af Youri Gagarine’s face on a piece of toast recalls the apparition of a Christlike face on Veronica’s veil. By multiplying the domains of the impossible, her vocation arrives at a mythification of objects and discourses « rearranged in an aesthetic configuration resulting in a refiguration of reality ». The rudimentary Tin-can or Space Green House is a traveling spaceship-greenhouse studying the chances for survival of a biosphere beyond its terrestrial atmosphere. A large green fabric represents l’Espace sidéral digital or le fond vert des galaxies, base d’entrainements pour sorties extra-véhiculaires. The abysmal landscape can be transposed from terrestrial ground to terrestrial ground and bears the sarcastic hopes of a trip, which will never take place. Irony is hand in hand with absurdity here, which does not stop the artist form continuing to propek objects into space for want of floating off herself. »